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« Féminisme fariano » : le féminisme au sein des FARC et l'absence de reconnaissance de la commission de violences sexuelles dans le cadre du conflit armé colombien

La lutte armée menée par les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple (acronyme en espagnol FARC-EP) s'est officiellement terminée le 24 novembre 2016 avec la signature des Accords de paix entre le groupe révolutionnaire et le gouvernement après plus de 50 ans de conflit armé.


D'innombrables violations aux droits humains ont été commises durant le conflit armé colombien, dont de nombreuses violences sexuelles à l'encontre des femmes et filles. L'ensemble des groupes armés qui ont pris part au conflit armé partagent une responsabilité dans la commission de violence sexuelle à l'égard des femmes. En effet, il est estimé que pour la période allant de 2010 à 2013, qu'en moyenne, 7.5 femmes étaient violées par mois par un membre provenant d'un groupe armé, et selon ces mêmes données, les forces de la guérilla auraient perpétrées 17 % des viols commis à l'encontre des femmes.1 De surcroît, il est estimé qu'entre 2001 et 2009, plus de 489 000 femmes ont été victimes de violence sexuelle et que dans plus de 80 % des cas, ces violences ne furent pa dénoncées aux autorités compétentes.2 

 

Un phénomène qui a été peu discuté est la commission de violences sexuelles à l'intérieur des rangs des FARC, à l'encontre des combattantes (violences « intrafilas »3 ). En effet, de nombreux témoignages de guérilleras qui ont déserté le groupe armé affirment que la violence sexuelle à l'encontre des combattantes était omniprésente et se concrétisait au travers d'actes « d'esclavage sexuel, d'avortements forcés, de stérilisation forcée, de prostitution, de traitements cruels et dégradants, de recrutement forcé, de torture et de ridiculisation »4 .

 

Malgré l'étendue de l'utilisation de la violence sexuelle durant le conflit armé par l'ensemble des acteurs au conflit, il a été mis en doute durant la négociation des accords de paix que les membres des FARC aient commis des violences sexuelles à l'encontre des femmes et des filles de la population civile et l'idée selon laquelle des violences sexuelles intrafilas auraient été commises a été fermement rejetée. Au contraire, on a considéré que d'attribuer la responsabilité de la commission de violence sexuelle au FARC était une manière de freiner l'avancement des négociations pour la paix. Victoria Sandino, représentante des FARC à la Havane et à la tête de la sous-commission de genre a affirmé « qu'il avait été démontré que les FARC n'avaient pas comme politique ni comme arme de guerre l'utilisation de la violence à l'encontre des femmes ni contre la population civile »5 . Cette absence de reconnaissance des violences sexuelles de la part des FARC peut s'avérer surprenante, sachant que les femmes ont massivement intégré les rangs armés (on estime qu'à la fin du conflit, elles constituaient 40 % des forces armées6) et que celles-ci ont adopté des positions féministes révolutionnaires (féminisme fariano7) . Il aurait été logique de penser que la responsabilité de la commission des violences sexuelles à l'encontre des femmes et des filles aurait été reconnue par les intégrantes des FARC. 

 

Malgré cette absence de reconnaissance de la commission de violences sexuelles perpétrée par les forces révolutionnaires, les femmes qui ont intégré la lutte armée au sein des FARC ont réussi à effectuer un changement de perspective relativement au rôle des femmes dans les conflits armés. En effet, les femmes et les filles sont souvent perçues comme des membres vulnérables de la société et des victimes des actions armées. En d’autres termes, le rôle des femmes dans les conflits armés répond à une perception populaire stéréotypée selon laquelle les hommes sont soldats ou agresseurs et les femmes sont les épouses, mères, infirmières et victimes des hommes. Cette perception reflète une certaine réalité, puisque dans les conflits armés, la majorité des combattants sont des hommes alors que les femmes restent souvent loin des combats. Ainsi, les hommes sont considérés comme des êtres politiques et combattants intrinsèques en opposition aux femmes qui sont perçues comme défenderesses8 de la vie et incapables de violence. Sans conteste, cette perception calque le modèle asymétrique des genres et de domination qui prévalent dans les sociétés patriarcales.


L’entrée des femmes dans la lutte armée et plus spécifiquement dans les structures politiques et militaires des FARC a défiée ces perceptions. En effet, sans mentionner expressément les femmes, le statut constitutif des FARC reconnait expressément que les devoirs et obligations de tous les intégrants des FARC sont égaux.9 Qui plus est, les femmes combattantes des FARC partagent les mêmes tâches que les hommes ; elles participent au combat et aux tours de garde, partage les tâches domestiques avec les hommes, reçoivent les mêmes entraînements que les hommes, etc. Ainsi, au sein des FARC, prévalent des idéaux d’égalité entre hommes et femmes. Cependant, force est de constater qu’aucune femme guérillera n’a jamais intégré les sphères décisionnelles des FARC, soit l’État majeur central et le Secrétariat du groupe armé.10 Cette situation met en lumière que le projet d’égalité entre les sexes ne s’est jamais concrétisé au sein des FARC et que les relations asymétriques entre les femmes et les hommes dans les rangs armés reflètent la position de dominance des hommes envers les femmes.


Le fait de ne pas reconnaitre les violences sexuelles commises à l’encontre des femmes par les FARC durant le conflit armé et encore moins les violences sexuelles commises à l’encontre des femmes combattantes au sein de ce même groupe (violences « intrafilas ») par les FARC en tant que groupe, et plus précisément par les « femmes farianas » démontre que le mouvement féministe révolutionnaire fariano n’a pas accompli les objectifs auxquels il aspirait initialement. L’idéal fariano en matière d’égalité des sexes, est sans conteste un modèle, qui à sa genèse, représentait une avancée notable en matière d'égalité homme-femme. En contexte armé, cette égalité des sexes peut s'avérer essentielle au bon fonctionnement de la structure armé et la « masculinisation » dans les combats est considérée positivement. Cependant, sans changement profond des rapports asymétriques qui définissent ces relations et leur rôle dans la société, ce modèle ne pourra jamais transformer en profondeur le système patriarcal qui a permis la commission massive de la violence sexuelle à l'encontre des femmes.

 

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1. Cinco Claves, “Para un tratamiento diferenciado de la violencia sexual en los acuerdos sobre los derechos de las víctimas en el proceso de paz”, Bogotá, Mayo 2016, page 24.

2. Luis Andrés Fajardo Arturo et Rosa Yineth Valoyes Valoyes, Violencia sexual como crimen internacional perpetrado por los FARC, Colección Derecho y Conflicto, Universidad Sergio Arboleda, 2015, page 92. 

3. Les violences « intrafilas » font référence aux violences qui sont exercées à l'intérieur du groupe à l'encontre des membres de ce même groupe.
 

4. Ibid., page 53.

5. El Mundo, “Gobierno y FARC dialogan con víctimas de violencia sexual”, 25 aout 2015, [en ligne] http://www.elmundo.com/portal/noticias/derechos_humanos/gobierno_y_farc_dialogan_con_victimas_de_violencia_sexual.php#.WPjClvk1-1s.

6. Natalia Herrera et Douglas Porch, “‘Like going to a fiesta’ – the role of female fighters in Colombia's FARC-EP”, 19 Small Wars and Insurgencies, No 4, Décembre 2008, page 613.

7. Pour plus d'information sur le mouvement féminisme fariano se rendre en ligne : http://www.mujerfariana.org/.

8. Gloria Yaneth Castrillón Pulido, “¿Víctimas o victimarias? El rol de las mujeres en las FARC. Una aproximación desde la teoría de género”, Opera, No 16, Enero-Junio 2015, page 82.

9. Ibid., page 83.

10.Ibid.