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Parcours difficile pour l’accord de paix en Colombie : le gouvernement national contre la paix

Arnaud Cloutier est conseiller juridique volontaire au sein de notre projet « Justice transitionnelle pour les femmes » (JUSTRAM) en Colombie. Ce projet est réalisé avec le soutien financier du Programme pour la stabilisation et les opérations de paix (PSOPs) du Gouvernement du Canada.

Cet article est le deuxième d'une série de deux articles sur l'accord de paix en Colombie. Vous pouvez lire la première partie ici


Plus de deux ans après la signature de l’accord de paix, la transition vers la paix en Colombie demeure précaire, alors que le président actuel, Ivan Duque, maintient la ligne de son parti d’allégeance uribiste[1] qui s’opposait fermement à l’accord de paix lors des négociations de La Havane.

Cette tendance se voit refléter au sein du Plan national de développement proposé en février 2019, lequel établit les lignes d’action de son gouvernement pour le restant de son mandat. 


Le Plan de développement, reflet d’un désintérêt de l’État


En ce qui a trait à la mise en œuvre de l’accord de paix, le nouveau Plan de développement, qui demeure toujours objet de débat au Congrès, illustre encore une fois le désintérêt du parti au regard du processus de paix.

D’abord, on n’y prévoit aucun budget additionnel pour les institutions garantes de la mise en œuvre de l’accord, et ce, malgré le sous-financement chronique de ces institutions depuis leur création. Au contraire, ce gouvernement aurait décidé de couper les fonds destinés à la Commission vérité de 40 % depuis le moment de sa création. Plus inquiétant encore, on propose au sein du Plan de donner des pouvoirs extraordinaires au président lui permettant de remodeler, supprimer et créer des institutions à sa guise, et ce, sans établir de balise ou spécifier l’objet de ces modifications.

Quant à la réparation des victimes du conflit armé, le Plan prévoit au cours des quatre prochaines années de réparer 420 000 victimes, soit une diminution de 40 % des victimes par rapport aux quatre années précédentes. Par ailleurs, il est important de mentionner qu’à ce jour, à peine plus de 10 % des victimes enregistrées ont reçu réparation. La question de la restitution des terres des victimes de déplacement forcé ne prévoit quant à elle aucune cible précise.

Enfin, malgré le fait que le Plan fasse mention de l’inégalité dont sont victimes les femmes en Colombie, il n’alloue aucun fonds spécifique pour pallier ce problème et ne traite aucunement de la question de l’équité de genre prévu à l’accord de paix.

Ce dont nous sommes témoins à l’heure actuelle, ce sont les agissements d’un gouvernement qui prêche pour la militarisation du pays, les coupures de l’aide sociale de l’État et l’augmentation de l’économie extractive. Il est difficile de s’imaginer comment cette vision pourra servir au rétablissement de la paix et de la justice dans un pays affligé par les inégalités.

Selon le penseur Max Weber, il n’existe que deux péchés mortels pour l’homme politique : ne pas regarder les faits tels qu’ils sont et ne pas prendre ses responsabilités.

Or, le gouvernement national actuel semble commettre ces deux péchés en ce qui a trait à la construction de la paix. Il fait fi de ce qui a été conclu par le gouvernement sortant dans le cadre de l’accord de paix et ignore les protestations des groupes marginalisés de la société face aux inégalités grandissantes au pays, des défenseurs des droits humains toujours plus menacés et des victimes du conflit qui réclament leur droit à la réparation.

 


[1] Álvaro Uribe Vérez, président de la Colombie de 2002 à 2010.

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