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Droits sexuels et reproductifs au Honduras : La politique du mirage (Partie 2)

Par Gustavo García Andrade, conseiller juridique volontaire d’Avocats sans frontières Canada dans le cadre du projet « Justice, gouvernance et lutte contre l’impunité au Honduras ». Le projet est réalisé avec l’appui financier du gouvernement du Canada par l’entremise d’Affaires mondiales Canada.


Exil et caravanes de migrants : une échappatoire


Les cas de Sara et Monica reflètent la situation des droits des femmes et de la société hondurienne. Ces histoires qui s’entrecroisent permettent de mettre un visage à ces récits. Depuis des mois, des caravanes de migrants et migrantes du Honduras quittent le pays, fuyant la violence, la pauvreté et l’exclusion. Au cours des derniers mois, plus de 133 258 migrants honduriens et honduriennes ont été arrêtés par la police frontalière des États-Unis, un chiffre qui représente 1,3 % de la population totale.

D’après le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, le Honduras comptait plus de 174 000 déplacés internes en 2017, tandis que les demandes d’asile politique d’Honduriens enregistrées sont passées de 1 400 en 2008 à 34 900 en 2017, une augmentation de 2 500 % en une décennie. De nombreuses demandes d’asile présentées par des femmes honduriennes sont la conséquence de la violence de genre et du manque de garanties de l’État pour protéger.

 

Festival Derecho a Decidir #ELLA - Tegucigalpa - © Lia Nicole Galo Salgado

 

Ce phénomène de migration reste sous-estimé et surtout cache des réalités sous-jacentes. Le taux de pauvreté au Honduras stagne aux alentours de 60 % depuis 2006. C’est-à-dire que 60 % de la population gagne un revenu qui ne lui permet de subvenir à ses besoins en termes d’alimentation, biens et services. Le taux de violence, bien qu’en diminution ces dernières années, demeure alarmant : le Honduras avait le 4e taux d’homicides le plus élevé au monde en 2017.

La situation de Sara est ancrée dans ce contexte. La mère de Sara a migré il y a plus de quinze ans, abandonnant ses deux enfants (Sara de 4 ans et son frère de 4 mois), qu’elle considérait comme une charge. Sara est restée avec sa grand-mère, mais elle a dû affronter des responsabilités d’adulte très tôt, devenant responsable de son petit frère et ayant l’obligation de se façonner un futur dans ce contexte.

À 20 ans, Sara tombe enceinte. Malgré sa volonté de garder l’enfant au début, les menaces et violences de sa mère, en visite dans le pays, l’amèneront à avorter. Elle sera contrainte de le faire illégalement et sans aucune information ou accompagnement relatif à sa santé sexuelle et reproductive. La grand-mère de Sara la retrouvera dans la salle de bain avec des fortes douleurs et l’amènera en urgence à l’hôpital. Quelques heures à peine l’opération effectuée à l’hôpital, elle est arrêtée par la police dans son lit d’hôpital. 


Les droits sexuels et reproductifs au Honduras, une question de santé publique 


Pour les organisations de la société civile, dont le Centro de Derechos de Mujeres[1] (CDM), les politiques de l’État en matière de santé sexuelle et reproductive restent un mirage. En 2017, plus de 21 150 filles âgées de 10 à 18 ans enceintes, dont 819 de cas de filles de 10 à 14 ans, ont été contraintes à devenir mères. Une des revendications de cette organisation depuis 20 ans est de rendre obligatoire l’éducation sexuelle intégrale à tous les niveaux éducatifs du pays.

L’opposition à ce type de politiques par des groupes religieux vient s’ajouter aux efforts étatiques qui restent insuffisants pour endiguer cette problématique. La pilule anti-conceptive d’urgence est bannie depuis 2009 et toute référence ou information à ce sujet est interdite. La pénalisation et criminalisation de l’interruption volontaire de grossesse dans toute circonstance ont pour effet que l’avortement soit le deuxième cas d’enregistrement des femmes dans les hôpitaux. De plus, les avortements représentent 12 % de la mortalité maternelle au Honduras.

Ces cas pourraient pourtant être prévenus. Le cas de Monica reflète à quel point les droits sexuels et reproductifs au Honduras ne sont qu’une illusion, laissant les femmes dans des situations de vulnérabilité très graves. Ces conditions de vulnérabilité et de discrimination se juxtaposent à la condition sociale, économique et ethnique, comme l’appartenance à des communautés autochtones ou afro-descendantes. Les femmes se retrouvent donc poussées à la précarité, à la clandestinité et à la répression.

Dans le cas de Monica, malgré plusieurs visites à des centres de santé publics pour des douleurs abdominales, personne ne lui a fait passer un test de grossesse. Personne ne lui a donné des conseils en matière de santé sexuelle ou reproductive. Elle apprend à l’hôpital qu’elle est enceinte, presque au même temps qu’elle apprend qu’elle est poursuivie pénalement. Malgré son jeune âge et tout ce qu’elle a vécu, elle affirme que si elle avait su qu’elle était enceinte, elle aurait voulu garder l’enfant.

Cette situation à laquelle sont confrontées les femmes honduriennes constitue une question de santé publique pour le CDM. Aucune femme pauvre au Honduras n’a la possibilité de prendre des décisions sur son corps et sa sexualité de manière autonome et informée ; les filles et jeunes femmes continuent à tomber enceintes en raison de violations sexuelles et toutes celles qui avortent le font clandestinement au péril de leurs vies[2].


Des recommandations récurrentes en la matière 


Cette situation des droits sexuels et reproductifs n’est pas un sujet nouveau. Les organes responsables de l’application des conventions et traités internationaux signés et ratifiés par le Honduras ont à maintes reprises recommandé des modifications de la législation afin de respecter les droits des femmes.

Le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes recommandait à l’État hondurien en 2016, « d’évaluer  l’impact  sur  la  santé  physique  et  mentale  des  femmes  et  des  filles   de   l’incrimination   totale   de   l’avortement   et   de   l’interdiction   de   la   contraception d’urgence, en plus de la distribution gratuite ou payante et de la commercialisation de la contraception d’urgence, en particulier sur les femmes et les filles qui sont victimes d’abus sexuel, en vue de mettre fin à l’interdiction et à l’incrimination ».

Il recommandait également à l’État hondurien de « veiller à ce que les femmes, plus particulièrement les femmes qui vivent dans la pauvreté et les femmes rurales, aient accès à des services de santé sexuelle et reproductive de haute qualité, couvrant la planification familiale, la prévention des grossesses précoces et des infections sexuellement transmissibles et les soins d’urgence après l’avortement ».

Le Comité des droits de l’Homme de l’ONU (CDH), a quant à lui recommandé à l’État de « modifier d’urgence sa législation afin d’aider les femmes à éviter les grossesses non désirées et faire en sorte qu’elles n’aient pas à recourir à des avortements clandestins qui peuvent mettre leur vie en danger ou compromettre leur santé. Dans cette optique, l’État partie devrait garantir l’accès à un avortement légal et sûr, notamment lorsque la grossesse présente un danger pour la vie ou la santé de la mère, qu’elle est le résultat d’un viol ou d’un inceste ou qu’elle n’est pas viable en raison d’une anomalie fœtale, et envisager la dépénalisation de l’avortement. »

L’État partie devrait également, selon le CDH, « lever l’interdiction de la pilule contraceptive d’urgence. Il devrait en outre établir et tenir à jour des statistiques précises sur les effets des restrictions concernant l’avortement et l’utilisation de la pilule contraceptive d’urgence sur la vie et la santé des femmes et des filles, et multiplier les programmes destinés à garantir le plein accès aux soins de santé sexuelle et procréative, aux moyens de contraception et à l’éducation afin de sensibiliser les hommes et les femmes, ainsi que les garçons et les filles, dans tout le pays[3] ».

[Pour lire la première partie]

 


[1] Centre des droits des femmes. Le centre est une nouvelle organisation partenaire d’Avocats sans frontières Canada dans le cadre du projet « Justice, gouvernance et lutte contre l’impunité au Honduras ».

[2] Audience publique, Situation des droits sexuels et reproductifs au Honduras, 14 février 2019, https://www.youtube.com/watch?v=A9NLjmRUgvI.

[3]  Comité des droits humains de l’ONU, Observations finales concernant le deuxième rapport périodique du Honduras, 22 août 2017, Doc. UN CCPR/C/HND/CO/2.

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